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Claudio FALCUCCI

Ingénieur nucléaire, spécialisé dans les analyses d’œuvres d’art

Notice écrite par Claudio FALCUCCI

Le tableau est réalisé sur deux toiles, cousues à l’horizontale au niveau de l’oreille gauche d’Holopherne, à peu près à 100 cm de la limite supérieure du tableau et à environ 44 cm de la limite inférieure.

La radiographie montre, tout autour du tableau, deux choses : les déformations dues à la tension de la toile sur son châssis avant l’application de la préparation et un contour de couleur sombre (moins opaque à la radio) dû à la préparation, moins épaisse lorsqu’elle correspond au châssis. On peut en déduire que la toile a été tendue sur un châssis sans traverses horizontales ou verticales – qui auraient dû produire aux rayons X des traces sombres comme celles produites par les montants périmétrales du châssis – et que la préparation a été appliquée sur la toile tendue de cette manière. Nous pouvons par ailleurs affirmer que le tableau a gardé au cours du temps son format original et qu’il n’a pas subi de coupures importantes.

La toile se trouve actuellement sur un châssis qui n’est pas celui d’origine et qui est constitué selon des typologies qui ne peuvent être antérieures au début du XIXe siècle (possibilité de tension de la toile dans deux directions, montants constituant le périmètre du châssis assemblés en queue d’aronde, chanfreins avec un angle de 45° le long du périmètre extérieur). Ce châssis a probablement été posé au moment du rentoilage du tableau. Ceci-dit, il est probable que la toile à ce moment là – au début du XIXe siècle – n’était déjà plus sur son châssis d’origine mais sur un autre qui ressemblait, dans ses mesures, au présent (il était autrefois muni de montants horizontaux et verticaux moins larges que les actuels).

La mauvaise opération de tension qui a été faite sur ce châssis intermédiaire, cause principale des chocs de la toile contre les montants, est responsable de micro-lacunes de peinture que l’on peut signaler dans la bande horizontale à la hauteur de la main gauche de la servante et dans celle verticale, au niveau du visage d’Holopherne. La toile a subi, à l’époque moderne, un rentoilage des marges inférieures et gauche au moment d’une nouvelle opération de tension sur le châssis actuel.

Les deux toiles cousues ensemble qui constituent le support du tableau présentent à la radiographie une trame différente. La radiographie n’a pourtant pas permis de mieux définir les caractéristiques de ces deux trames à cause d’une substance opaque aux rayons présente sur le recto du support qui empêche une lecture plus précise des fils. Soit cette substance a été appliquée au moment du rentoilage du tableau, soit elle était déjà présente sur la toile d’origine, sur laquelle elle avait probablement été appliquée en guise de protection au moment de la préparation de la toile, en utilisant le mélange que la préparation, selon une pratique très répandue à Naples au début du XVIIe siècle.

La radiographie est toutefois en mesure de distinguer les trames des deux toiles, notamment en termes de densité (environ 7 x 10 fils/cm2 dans la partie inférieure et 8 x 11 dans la partie supérieure) : les deux parties ont en effet absorbé de manière différente la préparation et sont donc plus ou moins, à la radiographie, opaques. Une lecture attentive des lacunes montre que la toile supérieure présente un tissage « sergés » et celle du bas une armure « toile ». La préparation est appliquée en une seule couche. De couleur brunâtre, elle est composée principalement de terres, blanc de plomb en petite quantité, noir de nature charbonneuse ; elle est lourdement enrichie en carbonate de calcium, ce qui rend la superficie assez rugueuse. L’analyse par fluorescence X a identifié un pigment contenant du cuivre. Sur la préparation, la composition est tracée à l’aide de diverses techniques graphiques.

La réflectographie dévoile des traces sous-jacentes du pinceau qui délimitent les visages de Judith et de la servante, les doigts et les bras d’Holopherne et la main gauche de Judith. Dans la figure de la servante, ces coups de pinceau insistent sur la position du nez, des yeux et de la bouche pour définir complètement la physionomie du visage. La lecture de ce dessin préparatoire du visage de la servante est aujourd’hui modifiée par les reprises de certains contours sur la superficie picturale.

L’analyse détaillée de la superficie peut relever d’autres éléments incisés : un trait rapide est esquissé sur le dos de la main gauche de Judith, parallèle à la ligne d’ombre qui indique la jonction entre le poignet et la main. Un deuxième trait, perpendiculaire à celui analysé, se prolonge en direction des doigts, jusqu’aux phalanges du petit doigt et de l’annulaire. Une petite incision semble délimiter la ligne des cheveux sur le front de Judith, au-dessus de l’œil gauche ; une autre incision se trouve sous le sourcil du même œil, et une incision plus longue, presque invisible à la lumière rasante mais visible dans la radiographie, se trouve le long du profil extérieur du bras droit d’Holopherne. C’est aussi à la phase de mise en place de la composition qu’appartiennent certains traits de pinceaux esquissés, particulièrement évidents là où l’exécution picturale n’a pas repris fidèlement le projet initial. En observant de près la main gauche de la servante, on peut distinguer des traits préparatoires de couleur rouge pour le pouce (qui était plus long) et probablement pour un autre doigt dont l’orientation fait penser qu’à l’origine la main devait être représentée de manière différente (ce trait part de la première phalange de l’annulaire vers le petit doigt). De même, l’observation de près de la toile, la radiographie et la réflectographie X, montrent une esquisse de l’index de la main gauche d’Holopherne, qui à l’origine devait se prolonger jusqu’à son avant-bras droit, et qui a finalement été redimensionné. De couleur rouge lui aussi, un trait dessine la bouche d’Holopherne, dont est laissé visible le prolongement du côté gauche du visage, jusqu’à la barbe. Ce type d’esquisse de couleur rouge est probablement présente dans plus d’un détail de la composition, comme en témoigne les zones des joues et de l’oreille d’Holopherne. L’artiste utilise au contraire un trait préparatoire plutôt clair correspondant à l’ombre entre l’œil et le sourcil gauche de Judith, peut-être afin d’éviter le contraste avec la tonalité plus claire du visage.

La réflectographie et la radiographie montrent de nombreux changements entre la préparation, les différentes étapes de réalisation picturale et la superficie du tableau. La comparaison entre la radiographie et les images obtenues par macrophotographie montre comment ce contour sombre résulte en réalité de l’union de deux traits distincts : un premier réalisé sur la préparation – avant la rédaction du rideau – et un deuxième peint sur le tissu rouge. Le premier trait est irrégulier, plus large et d’une tonalité légèrement plus claire à l’infrarouge par rapport au deuxième ; le trait peint sur le rideau est au contraire un vrai contour, large d’environ 2 cm, peint avec un pigment de nature terreuse et de couleur brunâtre bien évident dans les images macrographiques.

Ces deux couches ont vraisemblablement deux fonctions différentes : la première couche sert à définir le clair-obscur du rideau, en délimitant sur la préparation les profils d’Holopherne et de la servante, qui sont les figures les plus proches du rideau ; Judith n’est pas concernée en raison de sa position plus éloignée et du fait qu’elle est éclairée par le haut, elle ne semble pas montrée d’ombres. Quant au deuxième trait, il semble avoir le rôle d’amplifier le contraste entre les figures éclairées et le rouge du rideau pour donner une plus grande tridimensionnalité à la scène : le peintre n’a bien évidemment pas voulu inclure dans cette organisation la figure de Judith qui joue un rôle différent de contraste avec le rideau.

Nous avons déjà parlé des repentirs concernant la main gauche de la servante, la main gauche et la bouche d’Holopherne mais la radiographie montre que des changements ont été apportés également à l’autre main de la servante et aux doigts, index et majeur d’Holopherne. L’expression du visage d’Holopherne a subi elle aussi une modification : le sourcil gauche s’étend vers le nez – prolongation qui donne au visage une expression plus lugubre ; le nez, légèrement agrandi, cache ainsi une partie du visage qui se contracte encore plus. La figure de Judith présente de nombreux repentirs, dans le visage tout comme dans les vêtements : Judith regardait primitivement Holopherne et elle fixe maintenant le spectateur ; son expression devait sembler plus concentrée sur l’acte de violence comme le témoignent – dans les réflectographies infrarouge – les yeux à moitié fermés et avec les pupilles orientées plus vers le bas et à droite que dans la version finale (visibles dans les radiographies des yeux) ; la manche gauche de l’habit, actuellement fermée jusqu’à la manchette de dentelle, était à l’origine ouverte jusqu’à l’avant-bras (voir la réflectographie) et laissait voire un élément circulaire – un bracelet ? – successivement réutilisé pour dessiner un des plis du tissu.

La radiographie de la figure de la servante montre comment le peintre procédait dans la réalisation des tissus : le voile est rendu grâce à différentes couches superposées, et les plus superficielles sont appliquées sur les plus profondes en les cachant. Ainsi certaines parties du voile disparaissent complètement (par exemple le détail du voile qui partait de la tête et descendait sur l’épaule droite, éclipsée par l’extension du rideau rouge). Selon la même méthode est peint le sac en tissu dont les plis qui échappent à la prise de la servante ont été modifiés (voir radiographie).

La variante plus significative dans la figure de la servante, bien visible dans la radiographie, concerne les yeux : ils étaient grands ouverts, presque exorbités – un symptôme parfaitement cohérent avec la maladie thyroïdienne évoquée par le goitre – alors que dans la version actuelle le regard de la servante se fait plus rassurant à l’encontre de Judith.

On peut noter d’autres modifications ultérieures : le voile qui descend à droite de la tête de Judith vers son sein, qui cache une partie de l’épaule de la servante ; une retouche de la manche noire de Judith qui couvre en partie le bras et la robe jaune d’Abra. La radiographie montre en outre que les plis de la robe de la servante étaient déjà peints avant que la manche droite de Judith, devenue large, ne les fasse disparaître.

Cette superposition ne prouve pourtant pas que la figure de la servante a été réalisée avant celle de Judith : la robe d’Abra semble s’arrêter brusquement le long d’une ligne qui délimitait le premier espace occupé par Judith, dont la robe noire a été ensuite agrandie – afin de redéfinir la figure de la servante – grâce à la manche devenue plus large et au voile, vraisemblablement peint à ce moment. L’analyse stratigraphique sur un fragment de couleur prélevé à côté d’une lacune présente sur le voile noir de Judith, au niveau du sein, renforce l’hypothèse d’un voile peint après la figure : sous la couche noire du voile s’en trouve une blanche, moins épaisse, probablement liée à la présence d’une chemise (partiellement visible dans le petit morceau de tissu qui couvre le sein de Judith).

La palette du tableau analysé de façon non invasive par fluorescence des rayons X, est composée de cette manière : cinabre et laques rouges pour le rideau et les jets de sang (respectivement clairs et sombres) du cou d’Holopherne ; blanc de plomb presque pur pour le drap ; ocre pour la robe de la servante. La robe de Judith, actuellement noire, contient un pigment à base de cuivre, vraisemblablement de couleur bleu-clair (selon l’observation au microscope de la superficie) qui devait donner au velours une tonalité davantage bleu-nuit que noire, due peut-être à l’altération du pigment. De même, le sac tenu par la servante a subi une altération de couleur similaire ; il est actuellement de couleur marron mais il était probablement verdâtre car il contient un pigment vert à base de cuivre (vraisemblablement acétate de cuivre). Signalons également la présence de l’or, utilisé dans la garde de l’épée de Judith.

Les carnations sont réalisées au blanc de plomb et avec des terres, en laissant perceptible la préparation brunâtre. Dans le visage de Judith par exemple, la préparation est laissée visible pour mieux accentuer les ombres entre la bouche et le menton et celle sous le nez. Quand il s’agit d’ombres encore plus accentuées, par exemple celles des yeux, le peintre a appliqué sur la préparation brune un léger glacis de couleur sombre, presque noire. La préparation est laissée également apparente dans les zones du dos de la main qui tire les cheveux d’Holopherne et dans l’ombre de sa main droite projetée sur le drap, sans sa barbe et ses moustaches. La préparation correspond aussi à différents fonds, comme par exemple entre le sein de Judith et le voile blanc, ou dans l’avant-bras d’Holopherne.

La figure de la servante semble être réalisée différemment. Le turban présente un profil réalisé de manière similaire à la partie autour du sein de Judith ou dans l’avant-bras d’Holopherne mais le visage est peint de façon complètement différente. Au lieu de laisser la préparation seule visible le peintre procède par l’application de divers glacis directement sur la préparation ou alors en les appliquant sur les lumières déjà peintes. Sur ces lumières et sur les glacis appliqués à la préparation, intervient sèchement le pinceau, pour dessiner les rides. Dans la zone des rides a été prélevé un échantillon de couleur (c17/017) dont la stratigraphie montre que la composition de la couche plus superficielle, relative à la ride, est légèrement différente par rapport à celle sous-jacente : les deux sont à base de blanc de plomb et de terres mais la fluorescence due à la radiation ultraviolette de la couche plus superficielle est plus intense par rapport à celle en-dessous et de couleur orange. Ceci prouve l’utilisation d’un liant différent entre les couches, ou bien un rapport différent entre liant et pigment, et que la couche plus superficielle est composée d’un pigment de couleur rouge vif absent dans la couche sous-jacente.

Ces observations, unies au fait qu’au moment du prélèvement le fragment s’est défait selon la ligne de séparation entre la couleur de la carnation de base et la couche comprenant la ride (ce qui montre une mauvaise cohésion entre les deux couches), pourraient indiquer une reprise du visage de la servante. Il est probable qu’originairement les rides n’étaient pas présentes sur le visage et que ce dernier a été modifié ensuite pour le rendre plus « vieux », sous le regard primitif et inquiétant, avec ses yeux d’hyperthyroïdien que l’on peut voir sur la radiographie.

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